Jeûne, aumône et prière… voilà trois mots marquants du carême. Jeûner, c’est apprendre à aimer la faim, à apprivoiser la peur du manque, sans la fuir à toutes jambes, afin de pouvoir ouvrir la main et donner sans en crever. Et si vous jeûnez vraiment et que votre corps encaisse le coup, votre corps criera de lui-même vers Dieu, dans une prière qui ne pourra qu’être sincère parce qu’elle naît de la faiblesse.

Des liens entre le carême et le jeûne

Voici Carême. Temps de jeûne. Et je préviens : qu’on ne s’attende pas à lire ici une théologie des petits riens. On lira et on entendra déjà assez ailleurs qu’il faut jeûner de cigarettes, qu’il faut jeûner de médisances, qu’il faut jeûner colère… C’est la théologie des tout petits riens qui, à la fin, donnent rien ! Sinon la bonne conscience d’avoir fait « sa part », moyennant petits arrangements avec les disciplines imposées par le Carême.

Sérieux : imaginez le dialogue entre un chrétien qui jeûne de cette façon et un musulman convaincu qui jeûne de nourriture et d’eau toute la journée durant le ramadan (et qui se rattrape le soir, mais encore !). Si j’étais un tel musulman et que je rencontrais un catholique qui m’annonce qu’il va se priver de bonbons durant le carême, je dirais « cool ! » devant lui et rigolerais dans son dos.

Ceci est donc un plaidoyer pour le jeûne, pour un truisme : à savoir que lorsque l’Écriture dit « jeûne », c’est bien de jeûne qu’il s’agit – sans oublier toutes les dimensions spirituelles, je consens, mais quand même sans que la « spiritualité » nous occulte la matérialité de la chose. Et voici le truisme, tout simple qui n’a pas besoin, pour être compris, d’un doctorat en théologie : jeûner, c’est jeûner de nourriture et de boisson. Apprendre à avoir faim. Point. N’allons pas trop chipoter sur cette définition. La question est ailleurs : pourquoi est-ce si important ?

La peur du manque

La peur du manque est la mère de la cupidité. Il y aurait beaucoup à dire sur cette question et comment elle fonde ce que nous appelons l’économie. Mais nous y reviendrons peut-être un jour. Il suffit, pour aujourd’hui, de remarquer que le jeûne en est l’antidote.

En effet, le jeûne enseigne à suspendre la frénésie de la consommation. L’économie de la société de consommation est conçue pour entretenir en nous la peur d’avoir faim : elle a toujours une solution de remplacement à nous proposer, une fête à nous suggérer, une appli pour un problème, un clic pour tuer l’ennui.

Malgré le fait que nous ayons une garde-robe remplie, elle continue toujours d’entretenir en nous la peur de manquer de vêtement et tient toujours une promotion ou des soldes à notre disposition pour que nous puissions faire le plein, pour toujours rester maître de notre faim. 30 % moins cher, on s’engouffre jusqu’à ce que la garde-robe déborde elle aussi de 30 %, disait le Cardinal Danneels.

Le jeûne marque un STOP ! dans cet enchaînement ; en affaiblissant notre corps, il nous apprend à nous arrêter, à accueillir notre faim, à la regarder en face sans la fuir (Dieu nous apprend la déprise). Et alors, lorsque nous apaisons notre faim à la fin du jeûne, nous pouvons apprendre à reconnaître que la nourriture ne nous est pas due, qu’elle est une grâce, un don que nous recevons des autres – les agriculteurs en premier, qui meurent par centaines aujourd’hui, de cette chaîne de solidarité ininterrompue qui fut le vœu de Dieu créant le monde.

Du jeûne à l’aumône

L’aumône ensuite, en est une conséquence : car seul celui qui a appris à ne plus craindre la faim, seul celui-là peut donner. Car il y a une loi très simple : si vous donnez, vous manquerez.

S’il ne vous reste que dix francs et que vous en donnez cinq à quelqu’un, alors nécessairement vous manquerez de cinq francs, votre portefeuille va avoir faim des cinq francs que vous avez donnés. Mais si vous vous êtes entraîné par le jeûne à n’avoir plus peur de la faim, alors seulement vous serez un homme qui sait donner sans être traumatisé les semaines qui suivent, sans faire un cauchemar la nuit qui suit.

Si vous avez appris avec le jeûne à aimer la faim, sans la fuir à toutes jambes, alors vous pourrez ouvrir votre main droite sans que la main gauche s’inquiète de ce que vous êtes en train de faire.

Du jeûne à la prière

La prière enfin, est aussi conséquence du véritable jeûne, de la véritable faim. On s’étonne que la foi en Dieu prospère dans les pays pauvres. Mais n’est-ce pas cela que dit l’évangile lui-même ? Que le Royaume appartient aux pauvres ? Certains s’en offusquent et disent qu’il n’y a là qu’opium pour endormir et abêtir. L’honnêteté impose de reconnaître qu’ils n’ont pas toujours tort. Et qu’un usage immodéré de la religion peut parfois détourner du véritable esprit de la religion.

Pourtant, cela dit, les faits sont souvent plus têtus et quelquefois plus vrais que toutes nos théories. L’explication ne demande peut-être ni d’avoir fumé d’opium ni une théorie très sophistiquée : si vous jeûnez vraiment et que votre corps encaisse le coup, votre corps criera de lui-même vers Dieu. Cela amène certes à faire la différence entre ceux à qui la faim est imposée et ceux qui la choisissent. La première est à combattre, la seconde est à célébrer. Mais les deux, sans différence, font crier vers le Ciel.

Car, permettez que je me répète, si vous jeûnez vraiment et que votre corps encaisse le coup, votre corps criera de lui-même vers Dieu. Il lui demandera de hâter le Jour (puisqu’il nous manquera), il lui demandera de soulager la souffrance du monde, il lui implorera la grâce de bénir les pauvres dont on aura goûté un peu de la vie. L’énergie qui pousse à se pavaner devant les hommes lui sera enlevée ; il sera tellement faible que le secret de la chambre lui sera naturellement imposée.

Et dans ce plus intime secret qu’il aura retrouvé, le corps aura retrouvé toute sa solidarité avec les pauvres de la terre – et apprendra à les aimer –, il retrouvera la solidarité avec le Crucifié – il pourra aimer Dieu, en vérité. Et le jour où ce corps, affaibli par le JEÛNE, retrouvera l’abondance, pareillement, il saura dire merci vers le Ciel – PRIÈRE – et tendre la main vers les autres – AUMÔNE.

7 Comments

  1. Merci beaucoup mon père. Que nous assiste à jeûner et prier vraiment.bon temps de jeûne à tous.

  2. Alliant toujours humour et vérité sans fards. Merci père!
    Se faire violence pour comprendre ceux qui la subissent est plus que jamais d’actualité !

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